Le Petit Braconnier A la bastide nous élevions une multitude de lapins, trente et souvent plus: Il y en avait de toutes sortes, des gros des petits et de toutes les couleurs. Ils étaient tous dans une grande pièce à même le sol, seuls deux mâles étaient en cage. Tout le tour de la pièce un aménagement de caisses en bois abritait les nichées. Pour les nourrir il fallait toujours leur couper de l’herbe « Comme le chantait le père Sardou ». C’était mon travail, moi le plus jeune des quatre frères : à la belle saison en rentrant de l’école où pendant les grandes vacances après la livraison du lait avec Margot mon ânesse. Dans l’après midi ou vers le soir mon père me demandait : « Marcel ! Tu as fait l’herbe aux lapins ! » Je ne supportais plus ces mots herbe, et je maudissais les lapins ; de plus ils étaient difficiles et ne mangeaient pas n’importe quelle herbe. Il fallait choisir de la bonne herbe à lapin. Et oui ! Ils ont le bec fin les lapins ! Mon frère Paul le cadet, s’occupait de nos dix vaches. Il avait de quoi faire à l’étable ! Au printemps lorsqu’il fauchait l’herbe ou l’orge vert, j’en profitais pour prélever sur la charrette la nourriture des lapins pour ne pas aller couper de l’herbe. De temps à autre mon père voulait que j’aille dans la colline ramasser un gros sac de plantes aromatiques : du thym, des branches de romarins « pour leurs donner du goût » disait-il. Au printemps le thym était en fleur et formait des tapis qui dégageaient une odeur enivrante qu’on ne trouve qu’en Provence. J’ai humé des touffes de thym que des personnes ont transplanté dans leurs jardins dans diverses régions de France. Certes, l’odeur qui s’en dégage est la même mais tellement moins forte. En allant cueillir le thym dans la colline j’avais remarqué, dans une ancienne carrière, un endroit qui formait un demi-cercle avec au milieu un grand tas de pierres et de terre, sans doute laissé là par les tailleurs de pierres de l’époque. Dans un coin de la carrière gisait une pierre de meule inachevée, elle était sans doute destinée à un moulin à huile d’olive ou à blé. Le tas de terre était couvert de romarin et percé de dizaines de trous de lapin. Je l’avais baptisé « la passoire » tellement qu’il y avait des trous. Il me vint l’idée d’y mettre des collets (las ou lacets, en provençal) pour attraper un lapin. Dans la semaine qui suivit, je recherchai du fil de fer très fin et rigide pour la confection des lacets. Au village, à la belle saison, presque toutes les femmes d’un certain âge confectionnaient avec des perles des feuilles ou des fleurs, pour les couronnes mortuaires car à cette époque, couronnes et gerbes de fleurs naturelles n’étaient pas de mode. Elles travaillaient pour une maison d’Aix en Provence, ou de Marseille. Elles enfilaient des perles à l’ombre des platanes ou de leurs maisons, accompagnées par le chant des cigales et des oiseaux de tuiles (piaf), qu’on n’entend plus de nos jours, à cette époque il n’y avait pratiquement pas de bruit dans le village, seulement le bruit des sabots de quelques chevaux, le claquement du jeu des roues des charrettes, des quelques paysans qui passaient dans le village pour se rendre ou revenir de leurs champs. Assises par petits groupes sur des chaises basses à hauts dossiers, installées sur les trottoirs, elles tenaient leur ouvrage sur les genoux. Cet ouvrage était composé d’une planche qui portait en son centre un axe en fer qui recevait un plat d’étain concave en forme de saladier, ce plat était à demi rempli de petites perles de verre. Sur l’axe du plat il y avait comme une petite bobine. Avec le pouce et l’index d’une main elles faisaient tourner le plat, de l’autre main elles tenaient un petit fil de fer dont la bobine reposait à leurs pieds ou dans la poche de leur tablier. A l’extrémité du fil de fer elles faisaient un petit crochet qu’elles maintenaient dans le plat qui tournait, les perles s’enfilaient toutes seules sur le fil. Lorsqu’elles avaient une grande longueur de fil rempli de perles elles confectionnaient des feuilles ou des fleurs: Il y avait des perles de toutes les couleurs selon la commande. Ce travail était plutôt un passe-temps car elles ne gagnaient pas grand chose (disons que dans la semaine elles gagnaient 1 franc de l’époque, en 1940 ) mais cela leur permettait de connaître les nouvelles du village, les cancans, les ragots et bien d’autres choses. Il arrivait parfois qu’une maladresse ou un enfant passant en courant fasse tomber un plat de perles c’était la catastrophe. Le bénéfice était répandu sur le trottoir. Dans les villages des environs aucune femme n’accomplissait ce travail, c’était une coutume propre à notre village. Je ne sais pas depuis quand cela se pratiquait mais je garde le souvenir des dernières enfileuses de perles vers les années 50. Presque tout le monde avait chez soi des bobines de fil de fer et il me fut facile de m’en procurer une : Me voilà donc en train de confectionner avec grand soin mes « las » Après avoir fait le nœud coulant j’en éprouvais la solidité sur mon poignet. J’en confectionnai environ une vingtaine. Il me tardait d’aller les mettre en place. Un après midi me voilà donc parti, un sac en jute sur l’épaule, un petit sadonnet (petite pioche avec un manche court) pour couper de l’herbe, et les collets en poche. Tout portait à croire que j’allais récolter de l’herbe pour les lapins. Je me rendis à la « passoire » et repérai les trous qui étaient lisses sur les côtés. Cela voulait dire que les lapins entraient et sortaient souvent par là. Après avoir fixé solidement le fil à un pied de romarin, je m’appliquai à bien arrondir le « piège », légèrement plus grand que la tête du lapin et le positionner à quatre doigts du sol, bien dans l’axe du trou, comme je l’avais souvent entendu dans des conversations de chasseurs. Au préalable j’avais pris la précaution de bien frictionner mes mains avec de petites branches de romarin, pour ne pas laisser la trace de mon odeur sur les collets. Histoire de vieux braconniers ? De temps à autre je regardais aux alentours car j’avais peur qu’on me voie. Après avoir posé tous les collets, une quinzaine environ, je coupai quelques branches de romarin que je plaçai dans mon sac, et me voilà reparti à la maison avec mon secret. Surtout de ne pas le dire à mes frères car pour ne pas changer, ils se seraient moqués de moi. ! . Le soir avant de m’endormir, je me suis demandé si j’allais prendre un lapin. Je le voyais sortir de son terrier passer la tête dans le collet mais je ne voulais pas le voir mourir, je finis par m’endormir. Le lendemain me voilà de nouveau en route pour la carrière, un coup d’œil aux alentours pour m’assurer qu’il n’y avait personne en train de me regarder, ou me surprendre. Je m’attendais à trouver plusieurs lapins pris aux " las". Je fis le tour de tous les terriers mais à ma grande déception il n’y avait aucun lapin de pris. Plusieurs collets étaient déplacés. Je les remis en place, mais j’étais déçu ! Les jours ont passé et toujours pas de lapins. Je me disais « ce n’est pas possible de ne pas en attraper un, avec toutes les traces qu’il y a » J’agrandissais légèrement l’ouverture des collets, je les replaçais plus haut ou plus bas ! Rien à faire, j’étais découragé, et puis un jour en arrivant sur place je m’aperçus qu’il n’y avait plus un seul collet ! Ils avaient tous disparu ! Mystère ! Je fis deux fois le tour en me posant des tas de questions : qui les a pris Quand ? A cette époque là il y avait encore des résiniers dans les collines. Nous avions d’ailleurs un voisin, un brave homme originaire des Landes qui habitait à la Grande-Bastide avec sa femme. Il s’appelait Mr Delerbe. J’avais plaisir à l’entendre parler avec l’accent de Gascogne que j’aime bien. Il portait un large béret noir posé légèrement sur le côté. Lorsque nous allions à l’école avec mon frère Noël, nous l’apercevions souvent en train d’installer des petits pots en terre ou faire la récolte de résine. Il n’était pas rare de voir quelques tonneaux regroupés sur le bord du chemin, ils avaient une particularité : sur le ventre du tonneau une ouverture d’une vingtaine de centimètres de côté était tenue par deux petits morceaux de vieux cuir, cette ouverture était faite pour le remplissage. Souvent nous regardions le contenu sans y toucher. Nous retrouvions cette odeur de résine et de térébenthine ; lorsque nous grimpions aux pins pour aller visiter un nid de pie ou d’écureuil. Il nous arrivait de nous tacher les jambes ou les culottes, notre mère nous grondait, en disant qu’elle ne pouvait faire disparaître les tâches. Mais je ne pouvais pas croire que Monsieur Delerbe m’ait pris les collets ? ... Il me fallait en fabriquer d’autres avant de revenir à l’ancienne carrière: avec mon sac sur le dos, et des collets plein les poches. J’avais un oncle, Louis que tout les gens du village l’appelait (Loulouille), c'était un des frères à mon père, il habitait le village. Il était chasseur et possédait un gros chien de chasse de race ( porcelaine ), qui était très fort pour la chasse aux lapins, il répondait au nom de "Boby". Il avait une voix immense et lorsqu’il poursuivait, en terme de chasseur (coucher) un lapin, les chasseurs du village reconnaissait ses aboiements. J’étais dans la carrière en train de remettre mes collets en place, lorsque j’entendis soudain japper un chien: je tendis l’oreille, le son se rapprochait je reconnu la voix de Boby. Je me suis dit : " C’est mon oncle qui chasse ". La carrière avait la forme d’une arène et je me trouvais au centre, entouré de blocs de pierres certains à demi taillé. Je vis bientôt arriver le chien sur le bord de la carrière. Je m’attendais à voir apparaître mon oncle. A ma grande surprise je découvris un de ses copains : Robert Chiappelo, un gentil garçon fils du marchand de chaussures du village ; mon oncle lui prêtait souvent le chien. Mais avec Robert il y avait un deuxième personnage. Et quel personnage ! Le (Caillou), qui ne veut pas dire une pierre ! C’était le surnom du garde chasse, Monsieur Suzanne l’oncle de Robert. C’est pour cela qu’ils chassaient ensemble ce jour là. Le caillou, était réputé dans le village pour son autorité. Ils étaient plantés tous les deux sur le bord de la carrière et me regardaient. Robert me sourit. Le garde était un grand et gros monsieur, vu d’en bas il paraissait, immense : je voyait le gros arrondi de son ventre.Il portait un costume marron en velours côtelé avec des guêtres en cuir. Les boutons de sa veste représentaient des animaux de chasse ; en travers de la veste passait la large courroie du carnier sur laquelle était accrochée la plaque dorée de ( LA LOI ). Un vrai garde chasse en uniforme, sur un piédestal ! J’étais très impressionné. Il descendit lentement sur les blocs en faisant bien attention ne pas tomber. Tout à coup il me dit d’une voix grave (en provençal) : " Tiens ! Tiens ! Tiens ! Le petit Marcel ! Que fais-tu là ! " Il se dirigea vers moi et me dit : " Je me doutais que c’était toi !, Ha ! Il est là Raboglio ! Le roi des braconniers ! " L’air en colère il répète, toujours en provençal " Que fais-tu là ! ", Je lui répondis : " Je fais de l’herbe pour les lapins ! " " De l’herbe ! Mais il n’y à pas d’herbe dans ce coin ! Tu fais de l’herbe ou tu mets des las ! ". Je commençais à paniquer. Entre temps Robert nous avait rejoint, le garde continuait : " L’autre jour j’en ai enlevé une vingtaine posés devant les trous ! " Je me disais : (Ce n’est donc pas le résinier qui les a pris, mais le caillou). Lui continuait : " Fais moi voir ton sac " Le sac était vide, mais j’avais peur qu’il me demande de vider mes poches car j’avais une dizaine de las dans chacune. A un moment, il s’est déplacé pour aller voir si je n’en avais pas placé de nouveaux. J’e profitais, pendant qu’il ne me regardait pas pour vider mes poches, et laisser tomber les las derrière moi, ensuite je me déplacer de quelques mètres sur le côté, pour qu’il ne revienne pas au même endroit, et qu'il découvre les objets du délit. Robert avait vu le manège il me regardait en souriant. Il prit ma place et mit ses deux pieds sur les petits paquets de las pour les cacher. J’étais soulagé qu’il soit venu à mon secours. Après avoir fait le tour de tous des trous, le garde revint vers moi et me dit : " Tu as de la chance ! Je suis arrivé trop tôt pour te prendre sur le fait ! " Je réponds : " Je n’ai jamais mis des las ! " Il me dit, " Ecoute petit ! En plus ne me prends pas pour un couillon ! Tu n’es pas malin ! Je suis sur que c’est toi ! " Et il continu : " Un vrai braconnier ne mettra jamais un las devant un trou ! Car devant le trou tu n’attraperas jamais de lapin ! " Je me disais : " C’est pour çà que tu n’en as pas pris un seul ! " Il conclut en s’éloignant : " Si tu continues je t’aurai ! Mais avant je le dirai à ton père ! ". Le chien se mit à aboyer sur le pied d’un lapin, Robert partit en courant pour se placer, la (Loi) le suivit quant à moi je fis semblant de ramasser quelques branches de romarin pour reprendre discrètement les las et les placer au fond du sac avant de partir de mon côté vers la maison. J’avais peur que le (caillou) le dise à mon père. Il n’a pas du le faire car je n’en ai jamais entendu parlé, mais j’avais eu très peur, et je n’ai plus jamais mis des las. Cela m’avait servi de leçon. Mais je me suis demandé pendant longtemps qui était Raboglio ? J’ai fini par apprendre que c’était un des plus grands braconniers français de tous les temps. Quelques années plus tard le « caillou » prit sa revanche, en m’envoyant un garde fédéral, qui me verbaliser, pour chasse sans permis. C’est une autre bêtise de mon enfance. Vécu en 1946. D M. ****************************** Notre Ecole En 1940, mes parents décidèrent de quitter St Rémy de Provence pour se rapprocher de la famille au village de Fuveau, à dix kilomètres de la ville d’Aix-en-Provence, vingt d’Aubagne, et vingt-cinq de Marseille. Nous voilà installés dans une nouvelle ferme. Cette fois ce n’est plus un mas, mais une bastide. Elle se trouvait à environ trois kilomètres du village, en passant par le chemin de la colline ou par la route. Avec mon frère Noël, pour nous rendre à l'école, nous avions créé un sentier au travers de la colline. Cela nous faisait gagner pas mal de distance car nous allions à l’école à pied Le matin il fallait se lever tôt. Ma mère nous faisait la toilette. Nous étions debout sur une chaise, près de la grosse cuisinière à bois. C’était le seul chauffage de la maison. A l’époque il n’y avait pas de chaudière, et encore moins de salle de bain ! Notre baignoire était une petite bassine en terre cuite pleine d’eau chaude posée sur la table de la cuisine. Dans la journée elle servait à faire la vaisselle et bien d’autres choses courantes dans la maison. En guise de gant de toilette ma mère s’entourait la main avec le coin d’une serviette, y frottait un peu de savon de Marseille, qui piquait les yeux. Après avoir pris un gros bol de café au lait avec du pain, nous étions prêts à partir pour l’école avec les nombreuses recommandations et les gros bisous de notre mère. A cette époque la rentrée des classes était le 1er octobre, le froid était déjà là. Les saisons étaient plus marquées qu’aujourd’hui, et certains matins, dans le courant de l’hiver, il faisait très froid. Nous vivions à l’heure du soleil, il n’était pas question d’heure d’hiver ni d’été. Le matin à sept heures il faisait encore nuit. Ma mère nous emmitouflait tellement que c’est à peine si nous pouvions bouger. Nous portions des culottes courtes. A cette époque, les enfants ne portaient pas de pantalons longs, pas avant la communion solennelle, et même après, nous ne revêtions le costume du dimanche que pour les grandes occasions : Pâques, Noël. Dans la semaine pas question de mettre des pantalons. Nous étions chaussés de galoches à semelles de bois, des chaussettes de laine nous montaient jusqu’aux genoux, et, pour les maintenir, une large bande élastique genre jarretelle de grand-mère. Cela ne les empêchait pas, la plupart du temps, de tomber sur nos chevilles. Un béret nous couvrait la tête, ma mère nous avait confectionné, avec un cache-nez, un capuchon qui nous tenait chaud aux oreilles. Nous avions l’air de deux capucins ! En guise de gants nous enfilions une vieille paire de chaussettes que nous prenions bien soin de retirer avant d’arriver à l’école pour que les autres ne se moquent pas de nous. Enfin un lourd manteau coupé dans un tissu qui nous irritait le cou et, par-dessus le manteau, en bandoulière, notre cartable. C’était une simple musette en toile bleue, confectionnée par notre mère, souvent dans une vielle veste bleu de travail, ou de pantalon. Nous étions les seuls à venir de loin, les enfants du village n’étaient pas autant emmitouflés que nous. Sur le chemin, le froid nous surprenait. Parfois les champs autour de nous étaient tout blancs de gelée. Je suis sûr que notre mère nous regardait partir en pensant : “Les pauvres ils vont avoir froid !”A partir de la bastide, jusqu’à ce que nous arrivions à la lisière de la colline, le chemin était une longue ligne droite. C’était la plaine. Il y faisait très froid, surtout les jours de gros mistral. Arrivés au bout du chemin, pour prendre le raccourci, il nous fallait monter sur deux buttes du chemin de fer. L’une partait en direction de Brignoles l’autre montait vers le village de Fuveau en direction d’Aubagne. Nous traversions les deux voies et nous arrivions dans la colline. Le versant était plein nord, les arbustes étaient souvent tout blancs et givrés de la gelée de la nuit mais il faisait moins froid car les pins nous abritaient un peu du mistral qui sifflait dans les arbres comme dans les films d’épouvante. Nous suivions notre sentier, la colline traversée, nous débouchions sur une clairière, un petit plateau, tout près d’un authentique moulin à vent. Du moulin on découvrait le village bâti sur un rocher, qui donner une image de crèche provençale, en toile de fond, les collines de Marcel Pagnol, le massif de la Sainte Baume, cela était digne d'un tableau. Cependant le village était encore loin. Nous descendions l’ancien chemin charretier qui conduisait au moulin. Dans ma tête je voyais grimper les ânes, les mulets, chargés de sacs de blé, pour aller faire de la mouture, puis redescendre avec des sacs de farine. Sur le versant sud le froid était moins vif, le mistral soufflait moins fort. Nous arrivions sur la voie ferrée que nous avions traversée au départ. C’est qu’elle faisait un grand détour pour que la pente soit moins raide. Un sentier longeant la voie elle nous conduisait presque au village. Nous arrivions au passage à niveau de Madame Christol, la garde barrière. Son fils Robert était en classe avec nous. Tous les matins elle nous guettait pour nous dire l’heure avec son accent qui n’était pas du coin, car elle roulait les “R ”. Elle nous disait : “Il est moins cinq ! Faites vite vous allez être en retard” et elle ajoutait : “Il est parti Robert ! Dépêchez-vous ! ” Alors nous partions en courant pour ne pas arriver en retard. Cela nous arrivait parfois, le maître était très sévère, mais il se montrait indulgent avec nous. Il savait que nous venions de loin, et à pied. L’école des garçons avait deux classes, la petite et la grande comme nous disions. Dans chaque classe il y avait trois divisions. Lorsque nous sommes venus habiter au village, j’avais huit ans, j’étais en première division de la petite classe, mon frère dans la grande classe. On se retrouvait à la récréation. La deuxième année je suis passé dans la grande classe en troisième division, notre maître était breton, Monsieur Lebelec, très sévère, dur avec nous et encore plus avec son fils, élève comme nous. Je le revois avec sa blouse grise, le béret un peu sur le côté, des petites moustaches. En classe il portait toujours des sabots de bois, bien que dans le Midi il n’y en ait pas. Peut-être les faisait-il venir de sa Bretagne natale ? Avant d’entrer en classe nous nous rangions par deux au pied des deux escaliers. Nous étions tous habillés de la même manière : un béret et une blouse noire. Les enfants dont les parents étaient un peu plus aisés portaient une blouse aux coutures soulignées d’un liseré rouge mais il y en avait peu. Il fallait entrer en classe sans bruit, accrocher son béret et son manteau, et rester en blouse. Dans la classe s’alignaient trois rangées de quatre ou cinq bureaux, une rangée pour chaque division, au fond de la classe, les porte- manteaux. Nous étions environ trente élèves. Entre deux rangées se dressait un gros poêle à charbon que nous allumions nous-mêmes tous les matins. Notre région était une région minière et le charbon était gratuit pour les écoles. Deux grandes fenêtres ouvraient sur la cour, je pouvait regarder les moineaux s’ébattre dans les platanes. Le bureau du maître se trouvait sur une estrade, sous le portrait du Maréchal Pétain. A droite, le tableau où, tous les matins, M. Lebelec écrivait la date. Je revois dans mes souvenirs les dates 1940, 1941, 1942 et d’autres. J’aimerais bien revenir à ce temps là ! Sur ce tableau, il écrivait une leçon de morale qui ne durait que quelques minutes, mais il fallait s’en souvenir, car le lendemain ou un autre jour nous étions interrogés. Malheureusement je crois que cela a disparu de nos écoles à l’heure actuelle. Dans la cour de récréation il y avait un mât et tous les matins, avant d’entrer en classe, nous devions faire le salut aux couleurs. Nous étions en rang comme de petits soldats. Deux élèves, en principe des grands de la première division, hissaient lentement le drapeau français et nous chantions la chanson qu'on nous avait fait apprendre par cœur : Maréchal nous voilà. Il ne fallait pas rire, ou gare aux punitions. Les punitions, c’était des lignes à copier le soir à la maison, signées par les parents, le piquet, le bonnet d’âne, cela restait supportable. La plus dure des punitions consistait à rester à genoux sur une règle, les bras en croix avec un livre posé dans chaque main. Souvent les larmes nous coulaient sur les joues. Quand le maître, pour une raison ou pour une autre, nous donnait une paire de gifles, nous nous gardions bien de le dire à nos parents de crainte d’en recevoir une autre. Je n’ai pas vu une seule fois un parent d'élève venir au portail de l’école demander des comptes au maître. D’ailleurs, il était formellement interdit aux parents de pénétrer dans la cour de l’école (les associations de parents d’élèves n’existaient pas) et les instituteurs étaient respectés et craints. Personne n’aurait osé lever la main sur un maître d’école, je pense que c’était bien mieux ainsi. Parfois le garde champêtre venait pour enquêter à propos d’une plainte déposée en mairie pour vol de cerises, de melons ou bien un carreau cassé avec un lance pierres. Nous faisions des bêtises comme tous les enfants, mais jamais rien de bien grave. Quoique voler des cerises fût un délit puni par Monsieur le Maire : lorsque le ou les coupables étaient découverts, ils étaient convoqués à la Mairie et comparaissaient devant Monsieur le Maire et le propriétaire du cerisier, ainsi que le garde champêtre, avec sa plaque “La Loi ” bien visible, et bien entendu les parents des accusés. Cela se terminait soit par un avertissement après un grand sermon du représentant de la loi, ou une paire de gifles administrée par un de nos parents, en présence de Monsieur le maire et du plaignant, qui était satisfait de la sentence. Parfois l’affaire devenait plus grave : branches d’arbres cassées ou autres délits. Il fallait alors que les parents donnent 20 centimes de dommages pour les bonnes œuvres de la commune. Le plaignant jubilait et tout le village était au courant de l’affaire. Le lendemain, en classe, Monsieur Lebelec nous servait une leçon de morale digne d’un avocat général de cours d’assises, suivie d’une punition et nous passions pour de jeunes voyous en puissance. Que dirait-il aujourd’hui ! Pour la petite histoire, au début du siècle, il y avait au village un garde champêtre si sévère qu’il verbalisa sa femme pour avoir rincé une serpillière dans la conque de la fontaine du cours prévue pour faire boire les chevaux ! Lorsqu’on croisait dans la rue le maître d’école ou monsieur le curé, il fallait ôter son béret et dire bonjour sinon gare à la punition le lendemain matin. Nous rentrions le matin à huit heures et nous sortions à onze heures. Le mardi de onze heures trente à midi, il y avait le catéchisme. Si l’un de nous n’y assistait pas, je ne sais comment le maître s’en trouvait informé et quelques jours plus tard il nous demandait des comptes. Bien entendu cela valait une punition, pour ne pas perdre l’habitude ! C’était le seul jour de la semaine où nous mangions chez ma grand-mère paternelle qui habitait le village. Les autres jours de la semaine, il fallait retourner à la bastide pour le repas du midi. Nous avions deux heures pour descendre, manger, et remonter à l’école, nous envions les enfants qui habitaient au village, mais que faire ! Nous étions jeunes avec de bonnes jambes. Le jeudi il n’y avait pas classe. Nous allions au patronage du curé et nous jouions à toutes sortes de jeux à moins que ce jour-là mon père ne nous fasse nettoyer les cages à lapins ou accomplir d’autres petits travaux à la ferme. Lorsque nous rentrions le soir en hiver, il faisait très froid, dans la plaine, entre la colline et la maison, par jour de grand mistral, il nous était presque impossible d’avancer. Nous étions courbés en deux, face au vent. Il sifflait dans les fils électriques à nous faire peur. Heureusement qu’il ne fait pas toujours Mistral en Provence.. Nous avions les pieds et les mains gelés, les culottes courtes nous irritaient l’intérieur des cuisses, cela provoquait des gerçures. Arrivés à la maison, assis sur une chaise, nous réchauffions nos pieds sur la porte du four de la grosse cuisinière. Notre mère nous plaignait et nous réconfortait d’un bon goûter : du pain et une barre de chocolat Meunier. A défaut de chocolat, un peu de confiture maison ou deux grains de sucre que nous dévorions à belles dents. Le Nutella n’existait pas, encore moins les Bichocos. Je suis resté quatre ou cinq ans dans la grande classe. De la troisième division je suis passé à la deuxième, mais jamais en première. J’avais du mal à suivre les leçons, je ne comprenais pas. Il aurait fallu que le maître me répète plusieurs fois la même chose. Pourtant j’y mettais de la bonne volonté, j’écoutais bien la leçon. Je me rendais compte que la plupart des élèves avaient compris, moi non. J’avais un gros handicap : j’étais émotif. J’apprenais mes leçons sur le bout des doigts. Avant de rentrer en classe je révisais une dernière fois mais j’avais peur que le maître m’interroge : “Marcel ! Récite-moi la leçon” je me levais en rougissant comme une tomate, et rien ne sortait. J’étais paralysé, les autres riaient de moi, le maître croyait que je n’avais pas appris ma leçon. J’avais envie de pleurer, on me disait de me rasseoir. Certainement qu’aujourd’hui, avec toutes les aides apportées aux enfants en difficulté, j'aurais pu m’en sortir. J’ai gardé cette émotivité jusque tard dans ma vie. J’ai bégayé jusqu’à l’âge de vingt cinq ans environ. Avec le temps, j’ai pris de l’assurance sur moi-même et cela m’est passé. Au printemps, à l’arrivée des beaux jours, nous allions plus volontiers à l’école. Le matin il faisait moins froid. Le soir en rentrant à la maison nous prenions notre temps et empruntions d’autres chemins. Les arbres étaient en fleurs, nous cherchions des nids d’oiseaux, de pies, et surtout d’écureuils, qui nichaient sur les pins. Nous savions distinguer un vieux nid de celui de l’année. Le nid d’un écureuil est de forme allongée comme un ballon de rugby, avec un petit trou à l’extrémité. Avec une grosse pierre nous tapions contre le tronc. Si la mère sortait du nid, il y avait peut-être des petits à l’intérieur. Alors l’un de nous montait à l’arbre. C’était souvent un exercice d’acrobate. Arrivé au but il y avait un moment de peur avant d’enfourner la main. Quand il y avait des petits, nous nous assurions qu’ils aient les yeux ouverts et soient assez gros pour en prendre un ou deux. Nous les élevions au biberon avec du lait coupé d’eau. Avec les quelques sous (20centimes !) que nos parents nous donnaient le dimanche nous achetions un petit biberon de bonbons multicolores. Il fallait faire téter souvent les bébés écureuils. Au début nous les installions dans une boîte à chaussures, puis dans une cage que nous fabriquions nous-mêmes. Quand ils étaient adultes souvent ils s’échappaient, ou pire, un chat les tuait. Dans le village il n’était pas rare de voir un enfant un écureuil sur l’épaule ou dans la chemise. Maintenant les écureuils sont rares dans nos collines. Nous suivions parfois le sentier qui longe la voie du chemin de fer et il m’arrivait de coller mon oreille sur le rail, comme dans les films d’indiens, pour écouter s’il venait un train. Quelquefois j’en entendais un. Il roulait lentement. C’était toujours un train de marchandises. Vite nous alignions des cailloux sur les rails pour le faire dérailler. Le mécanicien nous voyait de loin ; il tirait de grands coups de sifflet pour nous prévenir de dégager la voie. En passant il nous faisait des signes avec la main, comme pour nous donner une correction. En queue, le chef de train se tenait presque toujours à la porte de son wagon, lui aussi nous menaçait du geste. Les cailloux se transformaient en poussière et le train n’a jamais déraillé.. A notre grande déception ! Au village, à partir de 1940 et jusqu’en 1945 , il y a toujours eu des soldats. La première troupe à cantonner était la légion étrangère, puis vinrent les Compagnons de France qui marchaient en chantant avec une bêche sur l’épaule. En 41 les soldats italiens, les "Bersaglieri" arboraient une sorte de chapeau tyrolien, avec une grande plume de coq sur le côté, ils étaient ridicules à nos yeux et toujours à la recherche d’un bidon de vin “burraccia di vino ”. Puis ce fut l’armée allemande, des soldats de la Wermarcht dont beaucoup avaient des cheveux blancs. Ils avaient réquisitionné toutes les remises du village pour y loger leurs chevaux. Sur le cours stationnaient les charrettes à quatre roues qui servaient au transport des munitions dans les collines des alentours. Nous nous amusions souvent sur les charrettes. Les soldats nous faisaient fuir en criant dans leur charabia, mais à nous les enfants, ils ne nous ont jamais fait de mal. A une époque, leur popote était installée dans la cour de l’école et presque tous les jours ils nous donnaient un morceau de pain ou autre chose. Un après-midi, alors que nous étions en classe, il y eut tout à coup un grand bruit de moteur. C’était chose rare : il n’y avait ni voiture ni camion au village. Nous n’en croyions pas nos yeux : un tank était arrêté juste devant le portail de l’école. Nous n’avions encore jamais vu de tank et nous languissions de sortir pour le voir de plus près. Le maître nous recommanda la prudence. Arrivés dans la cour alors que nous nous dirigions vers le tank, un vieux soldat allemand nous a appelés. En mauvais français il nous dit : “vous faire attention, soldats SS pas bons, pas gentils comme nous”. Ils étaient tous grands, blonds, vêtus de noir, avec des bottes noires. Sur leurs uniformes il y avait des têtes de morts argentées. Une vingtaine de tanks s’étaient alignés le long du boulevard, semant l’émoi dans le village, et sans doute un sentiment de peur chez les adultes. Nous, les enfants, nous étions ébahis devant ces énormes machines avec leurs gros canons. C’était les grandes vacances, nous étions à la mi-août. Nous prenions tous le frais dehors après une grosse journée de travail et de chaleur car pendant les vacances mon père nous faisait travailler comme de petits hommes. Les soirs d’été à la campagne il n’y avait pas de bruit de fond comme aujourd’hui, voitures, avions, cyclomoteurs. Nous entendions les grillons ou “cri-cri” chanter et le concert des grenouilles autour de notre grand bassin. Il y avait aussi les renards qui s’interpellent en aboyant, et bien d’autres bestioles. Un bruit inhabituel est venu de la route à cinq cents mètres environ de notre ferme. C’était un bruit de charroi, de charrettes, de voitures, de camions, et des éclats de voix. Mon père nous dit : “Ce sont les Allemands qui partent ”. Nous savions que les troupes alliées avaient débarqué à Fréjus quelques jours auparavant. Le lendemain matin à partir de onze heures, il y eut un défilé incessant de voitures et de camions qu'on distinguait mal. Dans le ciel, au-dessus de la colonne de véhicules, passaient des avions de reconnaissance “des coucous ” . Mon père nous a dit : “Les alliés arrivent ! ”. Nous sommes tous descendus à la route. Il y avait là quelques paysans du voisinage qui acclamaient les soldats. Mes frères et moi étions contents de voir tous ces soldats. Ils étaient nombreux assis sur les chars et ils nous envoyaient des bonbons, des boîtes de biscuits, des chewing-gums, des cigarettes américaines. On voyait aussi des ambulances conduites par des femmes. Après un moment, des colonnes de soldats avec leur paquetage sont arrivées de chaque côté de la route.. Ce fut une grande joie pour tous les civils qui se trouvaient sur le bord de la route. Le passage du matériel et des soldats dura plusieurs jours, pour notre plus grand bonheur, à nous les enfants. Plus tard, à l’école, nous devions nous munir d’une timbale ou d'un quart de soldat : on nous distribuait du lait, genre lait Gloria avec un petit comprimé de couleur rose. Il paraît que c’était des vitamines. Le lait était bon. Rarement j’ai eu “bien” et “très bien” dans la marge de mon cahier, mais plus souvent “assez bien, passable, mal ou très mal”, De tous les élèves qui fréquentaient la classe, la plupart d'entre eux étaient destinés à travailler à la mine dès l’âge de quatorze ans. Seuls mon frère et moi étions fils de paysan, les autres étaient tous des fils de mineurs. Ils attendaient d’avoir l’âge pour descendre au fond, conduire un âne ou un cheval avant de devenir mineur à leur tour. Vous me direz, pour mener un âne au fond d’une mine, pas la peine d’être un érudit. Pourtant aujourd’hui, à 71 ans, je regrette de ne pas m’être donné plus de peine pour apprendre. Ce qui me manque le plus, c’est la grammaire. On dit qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire, mais pour moi il est tard... Je demande l’indulgence de tous ceux qui liront ces lignes. Souvenez-vous : pour aller à l’école, nous faisions chaque jour dix kilomètres à pied dans le froid ou la pluie et c’était la guerre Souvent je vais marcher sur le chemin qui mène à notre ancienne ferme. Il est plein de souvenirs, parfois les larmes me montent aux yeux. Maintenant un car de transport scolaire passe juste devant le chemin de la ferme, je regarde descendre les enfants, je pense “vous avez de la chance ! ” mais aussi, “vous ne profitez pas de la colline, de l’odeur des pins, de la garrigue, du petit sentier au bord de la voie ferrée, des nids d’écureuils, des cerises que nous allions chaparder” Les enfants d’aujourd’hui sont comme dans un cocon, ils connaissent peu la nature, pourtant si belle et qui nous apprend tant de choses Fuveau - 2002 M. D.
- Page d'Accueil
- Les Poèmes
- Le loup - Nous passions
- Le Photographe - Les veillées
- l'Ânèsse -La Motocyclette
- Mon Ecole-le Braconnier
- La Jument- La Communion-
- Le Fédéral - Premier Lapin-
- Bord de l'Arc- Les Ténèbres
- Bataille dans le ciel- Le Para
- Bonne Action- Le monde est Pe
- Pony - Les gens de la Terre
- Photos-Les gens de la terre
- Photos Provence-
- Photos.Provence en Bleu.
- Les Marchés de Provenc.
- Les Fêtes d'antan.
- Anciens Commences Fuveau
- Bastide Clément
- Le Cabanon