Le bord de l’Arc De notre village, le bord de mer se trouve à trente kilomètres environ : Marseille plage, Cassis, Carry-le-Rouet, ou l'étang de Berre. Dans ma jeunesse il nous était impossible d'y aller faute de moyen de locomotion. Nous étions au début des années 40 en période de guerre, mais en "zone libre" où il ne se passait pas grand chose. Avec mes frères nous étions des privilégiés par rapport aux autres copains du village, car nous avions de la famille qui habitait Fréjus plage : une sœur de ma mère tante « Nénette ».Mon oncle Jean, était mon parrain, il était employé à la gare SNCF de Saint-Raphaël. A la période des grandes vacances mes parents nous envoyaient avec mon frère Noël, passer environ un mois chez eux. Il y avait là mes cousins Louis et Fernand, et mes cousines Flavie et Josette. Fréjus plage était alors un immense marécage où poussaient des joncs et des roseaux, qui servaient d’abri à quelques gibiers d'eau, et surtout à une multitude de moustiques et autres bestioles nuisibles. On trouvait quelques rares habitations çà et là. Tous les après-midi vers les quatre heures, pas avant pour ne pas couper la digestion, ma tante nous emmenait à la plage. Nous marchions tous en file indienne derrière mon cousin Louis qui était le plus âgé de nous tous. Ma tante Nénette fermait la marche. La plage était belle, immense : elle allait de Fréjus jusqu’à Saint Raphaël. La semaine il n’y avait pratiquement personne, les rares baigneurs se trouvaient plutôt vers St Raphaël, sur la route parallèle à la plage où passaient quelques rares voitures. A cette époque il n’y avait ni paillote ni plage privée. On voyait des pêcheurs à la ligne, au large quelques petites barques. Un après midi je vis pour la première fois un hydravion amerrir : nous fûmes ébahis de voir cet engin se poser sur l’eau comme un énorme oiseau. Un autre jour je vis à l'horizon une fumée noire comme s'il y avait un feu sur la mer. Je dis à ma tante : « Regarde ! Il y a un feu sur la mer ! » - « Non, c’est un bateau qui arrive ! » Répondit-elle. Je me disais en moi même : « Moi, je vois de la fumée pas un bateau ! ». Un petit moment après je vis apparaître un gros bateau qui se dirigeait vers la côte. C'est à cet instant que je me suis rappelé la leçon que le maître d'école nous avait faite : cela prouvait bien que la terre était ronde ! Pour nous amuser dans l'eau nous avions une vieille chambre à air de voiture pleine de rustines. A tour de rôle, nous essayions d'apprendre à nager en l'utilisant. La plage était en pente douce, ce qui nous permettait d’avoir pied assez loin du rivage. Nous étions, bien sûr, sous la haute surveillance de ma tante. Après avoir pris plusieurs bains, nous commencions à trembler de froid. Nos lèvres devenaient toutes violettes, alors ma tante nous faisait sortir de l'eau, nous donnait le goûter qu’elle avait préparé pour tout le monde avant de partir, toujours le même : une bonne portion de pain, fourré de tranches de tomate arrosées d'huile d’olive : le fameux "pan bagnat" que les touristes, aujourd’hui, s’arrachent à un prix fou. Après avoir goûté, il nous était interdit de reprendre un bain, toujours pour ne pas entraver la digestion .Nous restions encore un bon moment à faire des jeux ou des châteaux de sable. Nous passions ainsi tout l’après-midi, puis venait l’heure de rentrer à la maison par le sentier qui bordait les marécages. Chez ma tante, il n’y avait pas l’électricité. Le soir, il ne fallait surtout pas allumer de lampe à pétrole, à cause des moustiques : la moindre lumière les faisait arriver par milliers. Devant la maison, mon oncle faisait un feu sur lequel il jetait de l'herbe fraîche pour faire de la fumée, et ainsi les éloigner. J’ai gardé de bons souvenirs de cette époque, chez mon parrain, tonton Jean et tante Nénette. De retour à la bastide, il nous restait un grand bassin d’arrosage en guise de mer et de plage de sable fin...Mais nous étions des privilégiés car ce bassin faisait usage de piscine : c’est là que nous les quatre frères avons appris à nager. Il était rempli par une eau qui venait de très loin, du quartier de la potasse par une galerie construite par les anciens, qui de nos jours ne sert plus à rien. Ce bassin n’était pas rempli tous les jours, l’eau avait le temps de se réchauffer au soleil. L’été, presque tous les midis et surtout le soir après une dure journée de travail, nous prenions un bon bain. Nous en profitions pour faire notre toilette, surtout au moment des moissons. Nous n’avions pas de savonnette parfumée, ni de shampooing, mais une pièce de savon de Marseille, celui qui piquait les yeux Autour de ce bassin voletaient toutes sortes de bestioles : des libellules que nous appelions des « demoiselles »; il y en avait de toutes les couleurs, avec leurs ailes comme de la soie. Et aussi une multitude de papillons de toutes tailles, des multicolores aux formes variées qui n’existent plus de nos jours. Des grenouilles vertes « rainettes » faisaient concert toute la nuit : elles chantaient en chorale avec les grillons et les courtilières, accompagnées par le hululement des chouettes. Le soir, nous nous endormions bercés par cette musique que nous offrait la nature... J’aimerais bien la réentendre aujourd’hui L'été, en période d'arrosage le bassin était plus ou moins plein. Cela ne nous empêchait pas de prendre le bain. Toute la journée, hirondelles et martinets venaient boire en descendant en rase motte ; notre présence ne les empêchait pas de faire leurs écopages. Lorsque le niveau du bassin était au plus bas, il arrivait que l'une d'elles soit prise de court et ne puisse reprendre de l’altitude : elle allait frapper contre le mur du bassin, qui souvent mourait noyée. Avec mon frère Noël, nous en avons sauvé plusieurs : lorsqu'elles étaient encore en vie, mais incapables de reprendre leur vol nous les prenions, les essuyions le mieux possible, les déposions sur un bout de vieux tricot de laine dans une boîte à chaussures que nous avions au préalable percée de quelques trous pour qu'elles puissent avoir de l’air. Souvent, le lendemain elles avaient repris de la vigueur. Alors nous étions heureux de les relâcher : nous les regardions reprendre leur vol, et nous estimions avoir fait une bonne action A l'époque, au village, il n'y avait rien pour prendre un bain ou apprendre à nager. Les piscines n’existaient pas et la mer était trop loin. Mais à environ trois kilomètres il y avait l'Arc, rivière qui prend sa source dans le département du Var, non loin du village de Pourcieux, et qui serpente ensuite entre la montagne Sainte Victoire et le mont Olympe traverse le pays d’Aix en Provence pour aller finir sa course dans l’étang de Berre. A l’époque des Romains, en l’an 101 av. J.C, un consul nommé Marius Caius attendit pendant plus de deux ans, dans la vallée de l’Arc, des hordes de barbares : les Teutons et les Cimbres venus du nord-est de l’Europe, qui pillaient tout sur leur passage....Une terrible bataille s’ensuivit dans la vallée de l’Arc : dans la plaine de Trets - St Maximin il y eut tellement de morts, d’après l’histoire (ou la légende ) que l’eau de la rivière fut toute teintée de rouge du sang versé : les Romains tuèrent tout le monde : hommes, femmes et enfants, même les chiens ; un véritable carnage...Toujours d’après la légende le village de Pourrières, qui se trouve à proximité de la voie Aurélienne actuelle (N.7), porterait ce nom à cause de l’odeur pestilentielle des cadavres que Caius Marius avait laissés sans sépulture dans la plaine. Il paraît que pendant plusieurs années, les paysans de Pourrières se servirent des ossements (tibias et fémurs) comme tuteurs pour la vigne . Il reste au bord de la rivière aux environs de la ferme dite la Grande Pugère, (qui au début du siècle dernier était encore un relais de poste) une borne romaine point de halte des légions qui s’arrêtaient de préférence à proximité d’un point d’eau tous les 40 kilomètres environ. Il paraît que dans les temps anciens l’Arc était navigable. Il est vraisemblable que les paysans de l’époque aient transporté sur des barques à fond plat une partie de leurs récoltes par voie fluviale vers Aix-en-Provence. Il existe en France un droit de passage le long des rivières pour que les hommes ou les chevaux puissent haler les bateaux. Alors pourquoi pas au bord de l’Arc ? Sur la commune de Fuveau l’Arc s’étend sur une longueur d’environ cinq kilomètres. Entre la commune de Rousset s/Arc et celle de Meyreuil, trois ponts enjambent la rivière : le pont dit de Rousset, celui dit de Nardi, et le pont de la Barque. Beaucoup de personnes s’interrogent aujourd’hui sur ce nom de « la Barque » qu'on a donné à ce petit hameau qui fait partie de la commune de Fuveau bien qu’il se trouve à trois kilomètres du village. On raconte que jadis, les gens qui se rendaient à Aix en Provence ou en revenaient étaient obligés de traverser la rivière dont les eaux étaient plus hautes qu’aujourd’hui. Il ne devait pas y avoir de pont (toujours d’après le légende, ou l’Histoire) un passeur moyennant une pièce de monnaie devait faire traverser la rivière en barque : les gens allaient "à la barque"... Sans doute n'y avait-il pas beaucoup d'habitants entre le village de Fuveau et la rivière, à part quelques fermes d’où le nom de la Barque qui lui est resté pour toujours. Plus tard on construisit un pont. (Il reste des vestiges du pont et d’un moulin). Dans ma jeunesse le hameau de la Barque s’appelait les « quatre chemins ». Au carrefour des quatre chemins (par la suite devenu une route) se dressait une borne qui tenait lieu de giratoire : il fallait la contourner avec priorité à droite. Pour la petite histoire, tous les matins j'en faisais le tour avec Margot mon ânesse pour livrer le lait à l’épicerie du coin. Actuellement le péage de l’autoroute de la Barque est le point de passage des touristes venus de toutes les régions de France et de Navarre, pour profiter du beau soleil de Provence. En période de vacances lorsque les Aoûtiens et les Juillettistes se croisent, ils passent à quelques mètres d’un endroit où des générations sont passées. Sans embouteillages à cette époque là !. La barque du passeur a disparu mais le nom a subsisté. A la belle saison toute la jeunesse du village, des plus petits aux plus grands allait se baigner dans l’Arc, à des endroits différents. On y descendait à pied, quelques rares privilégiés à bicyclette (à deux ou parfois à trois sur la même). Nous faisions rarement partie de l’équipe, car ces jours là il nous fallait travailler aux champs, surtout en cette saison. Chaque endroit portait un nom, souvent c’était le nom d’un fermier, d’une bastide ou d’un pont que tous les gens du village connaissaient, qui de nos jours sont oubliés : en partant du premier pont en amont, il à le pont de Rousset, qui fait limite avec la commune de Fuveau. Sous ce pont la nappe d’eau, en forme de cercle était d’une grande profondeur : seuls ceux qui savaient nager pouvaient s’y aventurer. Le pont est métallique. Parmi les jeunes, certains pour épater les copains plongeaient de la partie inférieure, même quelques téméraires plongeaient debout sur le parapet, ce qui faisait déjà une bonne hauteur. Mais pour certains, l’arrivée dans l’eau n’était pas toujours réussie...Au bout de quelques plongeons ils avaient le ventre rouge !... A quelques centaines de mètres en aval, il y avait un autre endroit pour se baigner. Ce quartier se nomme Favari, ou St Mitre, non loin de la bastide entourée de grands platanes qui à l’époque avait comme fermiers la famille Corgiat. Du bord de la route on aperçoit l’oratoire de St Mitre. Cet endroit était magnifique pour la baignade. Pour y accéder, face à la route de Fuveau en empruntant celle dite des Baumouilles, on traversait la celle de Trets, et l’on descendait le chemin de terre qui traverse un grand champ en direction de l’oratoire. La rivière est en contrebas. Après avoir descendu la butte par un petit sentier, on arrivait au bord de l’eau. A cet emplacement à quelques mètres de la rivière, se dressaient quatre platanes plantaient en carré par les anciens, au centre desquels se trouvait comme une piste de danse en terre battue. A cette époque, l’endroit était propre, et entretenu par les gens qui venaient passer la journée. De nos jours tout a totalement disparu sous la végétation. Certains dimanches à la belle saison, des familles entières descendaient à pied par la route des Baumouilles pour passer la journée. Les femmes portaient leurs paniers, les hommes avaient un cageot sur l’épaule, certains tiraient leur charreton où étaient assis un ou deux de leurs enfants leurs (minots). Tout ce monde descendait manger la côtelette, ou la salade de tomates. Contre la butte, les anciens avaient capté une source avec un petit tuyau. Cette eau tombait dans une magnifique petite conque en pierre, toute entourée de mousse. Il y coulait une eau fraîche et limpide. Arrivés sur place, la première des choses que faisaient les hommes était de mettre les bouteilles au frais dans la conque pour le repas du midi. On pouvait aussi voir flotter un motte de beurre ou un melon...Lorsqu’il n’y avait plus de place dans la conque, certains attachaient les bouteilles de vin à une corde et les plongeaient au plus profond de la rivière pour qu'elles restent fraîches, car à cette époque il n’y avait pas de glacière. Aussitôt arrivés les plus jeunes étaient les premiers à se mettre à l’eau sous la surveillance des plus grands. Ils plongeaient du bord, nageaient d’un bord à l’autre. Ils y prenaient un plaisir immense qu’ils n’avaient pas tous les jours. Peu avant l’heure du repas de midi, après la traditionnelle partie de boules, les hommes allumaient le feu entre deux pierres pour faire la braise de la grillade. Certains avaient apporté leur fagot de sarments de vigne « avisis ». La grillade était composée différemment selon les goûts de chacun : soit des côtelettes, ou des tranches de gigot, saucisses, andouillettes, de la morue, le tout accompagné de tomates coupées en deux, et assaisonné d’herbes de Provence. (Les merguez n’étaient pas encore au goût du jour !) Pour les hommes, c’était l’heure du pastis... Ha ! Ce fameux pastis !... Fait avec de l’eau de vie, la" blanche", distillée à l’alambic de Mr Barthélemy, avec un mélange d’herbes spéciales. Tous le dégustaient avec l’eau fraîche de la petite source, la fameuse source de « Favari » !, Le temps de faire diminuer le niveau de la bouteille de pastis, les grillades étaient cuites à point, elles dégageaient une appétissante odeur. Il fallait dresser une table de fortune à même l’herbe. Les familles s’installaient sur de vieilles couvertures, un cageot renversé faisait fonction de table, enfin chacun s’installait comme il pouvait. Certains étaient assis à même l’herbe, une grosse tranche de pain leur servait d’assiette, cela se passait à la bonne franquette. Personne n’avait oublié de sortir les bouteilles de vin qui était dans la conque, ou au fond de la rivière. Chacun dégustait sa grillade en vantant son boucher : une femme disait : "Moi, je me sers toujours chez Gouirand, il a de la bonne viande ! " Une autre répondait : " Moi, je me suis toujours servie chez Janet " Une répliquait " Chez Gouirand, la charcuterie est meilleure !» Chacune y allait de sa réflexion!... Surtout qu’à cette époque il y avait au village cinq boucherscharcutiers. Le repas terminé et surtout bien arrosé, certains s’écartaient du groupe pour faire une sieste réparatrice à l’ombre des grands peupliers « piboules ». Ils étaient souvent perturbés par les mouches, et autres bestioles que l’on trouve au bord de l’eau. Il y avait parfois un couple ou deux d’amoureux, « lei calignaïres », qui, en douce faussaient compagnie au groupe. En principe chaque fois qu’il y avait une expédition pour passer la journée au bord de l’Arc, Mr Pisson, facteur du village, à l’occasion accordéoniste, était présent. (Bien sûr, rien à voir avec Yvette Horner ou Aimable !) Il jouait toujours les mêmes morceaux d’une manière saccadée, sans jamais varier son répertoire, mais cela faisait l’affaire des convives. Après avoir arrosé avec des bouteilles d’eau la piste de danse pour éviter de faire de la poussière, Mr Pisson s’installait à l’ombre dans un coin de la piste, et après avoir fait quelques accords, le bal commençait. Quelques minutes après les danseurs avaient les jambes enveloppées de poussière. Pour la petite histoire, pendant la guerre, tous les bals étaient interdits, mais la jeunesse du village voulait malgré tout s’amuser ; j’ai souvenir d’avoir vu un bal clandestin (comme on les appelait à cette époque) sur le pont du Garias (route des Michels). Mr Pisson était assis sur le rebord du pont avec son piano à bretelles, et quelques couples de jeunes dansaient au milieu de la route.Un autre bal clandestin avait lieu dans un grenier du quartier de « Montre ».Je n’ai plus souvenir du nom du propriétaire des lieux. Les jeunes lui avaient donné un nom : « Le Tremblant », parce que lorsqu’ils dansaient le plancher tremblait sous leurs pieds. Ce bal était organisé par un dénommé « Tatave », un jeune marseillais qui était venu comme bien d’autres se planquer à Fuveau, pour ne pas partir au « STO »( Service Travail Obligatoire) en Allemagne. Cela faisait le bonheur de quelques couples de jeunes. Un soir, sur une dénonciation il y eut une descente des gendarmes : les jeunes eurent juste le temps de sauter par la fenêtre qui donnait à l’arrière de la maison.... Il y avait d’autres endroits où ils dansaient clandestinement : à la bastide de la Foux, au château Bourrelly, à Cassagne. Certaines personnes âgées du village trouvaient à redire, sous prétexte que nous étions en période de guerre... S’ils avaient eu vingt ans eux aussi, ils auraient fait la même chose ; et puis il fallait bien que jeunesse se passe ! Etaient-ils jaloux de la jeunesse ? Possible... Dans le courant de l’après midi, les enfants étaient presque tous dans l’eau accompagnés de quelques adultes. Tout ce monde s’en donnait à cœur joie. A cette époque l’eau était claire et limpide, en plein été le niveau ne baissait presque pas, car plusieurs ruisseaux se jetaient dans l’Arc, il y avait surtout le puits de mine inondé de Rousset s/Arc qui l’alimentait. De nos jours, cette eau sert à alimenter la centrale thermique de Gardanne, et l’usine Péchiney. Il existe deux colonnes le long de la voie ferrée pour acheminer cette eau, dont le volume se chiffre à des milliers de mètres cubes par jour. Le soir c’était encore l’heure du pastis, le reste du midi. Il n’était pas question de rapporter à la maison un fond de bouteille!... Une dernière fois ils dégustaient cet élixir à la santé de tous. Certaines familles remontaient au village vers la fin de l’après midi, d’autres restaient pour le repas du soir qui était pris bien avant la tombée de la nuit. Le repas était bien souvent fait de pas grand-chose : des restes du repas du midi, accompagnés d’une salade de tomates. Tout le monde était respectueux des lieux : avant de partir on ramassait tout et on laissait l’emplacement comme on l’avait trouvé le matin. Une fois le petit repas du soir terminé, c’était avec regret qu’ils quittaient le bord de l’Arc pour regagner le village. Les voilà sur la route des Baumouilles. Les enfants étaient fatigués tant ils avaient dépensé d'énergie durant la journée; certains étaient sur les épaules de leur père, d’autres étaient assis sur le charreton, quelques-uns pleurnichaient. Tout le monde ressentait plus ou moins la fatigue. Certains hommes marchaient difficilement : ils n’avaient pas tout à fait éliminé le pastis à l’eau de vie ! Mais tant bien que mal, tout le monde arrivait à bon port. Pour certains le lendemain c’était dur de reprendre le travail, soit à la mine, soit dans les champs. Mais ils avaient passé une bonne journée à l’ombre des platanes de St Mitre. De nos jours, plus personne ne connaît tout cela ; les temps ont bien changé... Dans le courant de l’été, à l’époque du patronage où se retrouvaient tous les enfants du village «toutes tendances confondues ! » Mr le curé Moisan nous emmenait souvent prendre le bain dans l’Arc. Il nous conduisait à un endroit que tout le monde appelait le «Comptoir ».Cet endroit se trouvait entre le pont de « Nardi » et la chapelle St Jean de Mélissane. Il avait une particularité : à la sortie d’un virage, l’Arc avait formé comme une petite plage, légèrement inclinée, de sable et de petits galets. Nous, les enfants nous avions pied sur une longueur d’une vingtaine de mètres, cela faisait l’affaire de ceux qui ne savaient pas encore nager. Mr le Curé avait autorisé les plus grands qui savaient nager à aller jusqu’au virage. C'était la limite ! Gare à celui qui ne la respectait pas ! La sanction tombait : pas de bain à la prochaine sortie au bord de l'Arc !. Un jour à notre grand étonnement, nous vîmes Mr le Curé quitter son grand chapeau noir de chanoine, et commencer à déboutonner les 33 boutons de sa soutane. Nous regardions les yeux écarquillés... Et voilà notre bon curé en maillot de bain blanc rayé de noir ! Ce maillot était particulier : il partait des épaules et descendait jusqu'à mi- cuisse. Mr le Curé avait les jambes blanches comme de la craie; nous étions tous pris de fou rire. Il nous dit : « cela vous fait rire de voir Mr le Curé en maillot ! Eh ! bien, mes enfants il faudra vous y habituer ! » Mr le Curé était un brave homme. Il fit beaucoup de bien dans le village, en particulier auprès des familles nombreuses défavorisées. Trop souvent hélas, une fois leurs enfants devenus adultes, certains lui ont tourné le dos, croyant à des étoiles autres que celles qui brillent au firmament ! Les mêmes, quelques années plus tard ont déchanté...Mais l’homme est ainsi fait Les expéditions au bord de l’Arc étaient organisées uniquement par un groupe de parents dont les enfants fréquentaient les écoles communales. Je n’y ai jamais vu un groupe de parents dont les enfants allaient à l’école libre, pour diverses raisons.... Bêtises d’adultes . Notre village est bâti sur un rocher, c’est l’un des plus beaux villages des alentours. Malheureusement il y avait, et il y a toujours, deux clans : celui d’en bas et celui d’en haut. Aucun mélange d'un clan avec l'autre pour des raisons de croyance, d’écoles, de quartier, et surtout d’opinion politique. Il fut un temps où il eût été impensable de voir un mariage entre deux jeunes gens d’un clan opposé. Il n'y avait qu’un endroit où nous, les enfants étions tous réunis : c’était le catéchisme, et le patronage du curé, Mr Moisan qui lui ne faisait aucune différence. Tout au moins, il ne le faisait pas voir.... Car bien que les parents des élèves de l’école de la République, fussent des antéchrists acharnés, certains de leurs enfants ont servi la messe. Les années passent, les vieux disparaissent, les enfants reprennent le flambeau et perpétuent ce climat d’animosité qui n’existe dans aucun autre village des environs. Il est bien dommage que les hommes n’arrivent pas à s’entendre, pour le bien de tous. Vraiment dommage...Car notre village est si beau, et il y fait si bon vivre. " L’amitié et la paix ne sont pas des dons de Dieu à sescréatures, ce sont des dons que nous nous faisons les uns aux autres ". D-M Fuveau - 2005 *********************** Du Plein Soleil Aux Ténèbres Après la fin de la guerre, en 1946, mon frère aîné se maria. Mon père qui à cette époque était déjà très malade, bien qu'il n'ait que quarante deux ans décida de lui laisser la ferme, pour ne s’occuper que du commerce de fruits légumes et poissons que nous avions au village. Nous voilà donc de nouveau demeurant à Fuveau. Mon frère Noël et moi étions heureux de ne plus être à la campagne, car ainsi nous pouvions voir les copains et les copines, et puis surtout finis les travaux des champs, le nettoyage des écuries, l’herbe aux lapins, et bien d’autres travaux qui nous incombaient malgré notre jeune âge ... Mais cela ne dura pas longtemps car mes parents avaient jugé bon de nous faire embaucher à la mine de Gréasque comme tous les jeunes de notre âge pour bénéficier plus tard d'une retraite. Nous voilà partis au bureau d’embauche... Après avoir passé la visite médicale nous fûmes déclarés bons pour le service, et à partir de ce jour, commença mon versement à la caisse des retraites. Je fus affecté, comme tous les débutants de mon âge au criblage. Mon frère Noël eut plus de chance que moi : il fut affecté à la chaufferie, où une grande chaudière servait à faire de la vapeur pour la machine qui montait et descendait la cage au fond de la mine. Au crible plusieurs jeunes avaient mon âge : c'étaient des anciens camarades d’école qui étaient tous prédestinés à faire le mineur de fond, car à l’époque à l’école de Fuveau, nous étions, Noël et moi, les deux seuls fils de paysans. Il y avait trois cribles : un au nord, un au sud et un à l’est. Les cribles étaient de grandes structures métalliques surélevées au-dessous desquelles se trouvaient les voies ferrées où les wagons étaient remplis de charbon par des goulottes. Le criblage consistait à trier à la main les pierres mêlées au charbon qui avait auparavant été sélectionné par des tamis énormes qui faisaient un bruit infernal. Le charbon arrivait sur trois bandes transporteuses différentes : la bande des chatilles, celle des grelassons et celle des roches. De chaque côté de la bande se tenait une dizaine de femmes plus ou moins jeunes toutes vêtues de noir,comme celles des pays islamiques, car en plus du bruit il y avait beaucoup de poussière. Au passage de la toile elles triaient les pierres qu'elles jetaient dans de gros entonnoirs qui se trouvaient près d'elles. Les pierres tombaient dans une trémie d'où étaient remplis des wagonnets pour le terril. A la bande des roches il n'y avait que des hommes, car les morceaux de charbon et de pierre étaient gros, alors il fallait avoir de la force pour les manipuler. Tout ce petit monde était surveillé par un chef qui se trouvait sur une passerelle. Il était impossible de s'entendre parler. Tout se faisait par gestes, nous avions un code pour se dire l’heure, nous vivions dans un monde de sourds-muets. Souvent les femmes ou les hommes avaient un parent ou un fils qui n’était pas embauché à la mine mais travaillait au terril “ Terras ”. Le travail consistait à trier le charbon parmi les pierres qui venaient du criblage. Lorsque le chef avait le dos tourné pour une raison ou pour une autre, les femmes et les hommes en profitaient pour envoyer dans les entonnoirs des morceaux de charbon pour en faire bénéficier les leurs. A la fin de la journée, cela leur faisait un pécule appréciable. Mais parfois, ils étaient pris en flagrant délit, alors là c’était une amende, une mise à pied, ou carrément le renvoi pour les récidivistes, qui étaient surveillés de près. En principe, nous étions trois ou quatre jeunes par crible. Notre travail consistait à nettoyer sous les bandes car il y avait en permanence de la poussière et des morceaux de charbon qui tombaient. Lorsque nous avions fini le nettoyage, souvent le chef de poste nous mettait à une bande, soit avec les femmes, ou bien avec les hommes, aux roches. Il nous tardait d’avoir fini la journée. Les enfants et les femmes de Fuveau étaient presque tous du poste de l’après midi. Le trajet se faisait à pied. Le soir, après avoir pris la douche, aux alentours de onze heures, nous descendions tous ensemble : il y avait des femmes du village, Madame Polichetti, Adrienne Fina, Laure Aubert, sa sœur, et bien d’autres dont j’ai oublié le nom. Nous attendions tous d’être appelés au bureau du chef un jour ou l’autre, car nous avions hâte de descendre au fond de la mine, pour faire comme les hommes, et aussi pour la paye qui était plus élevée. Tous les mineurs sont passés par les criblages avant de faire le grand voyage vers les entrailles de la terre. Enfin ce jour tant attendu arriva : je fus convoqué au bureau du maître mineur qui me dit que je devais me mettre en contact avec Mr Boyer, le géomètre, et que dorénavant je dépendrais de lui. J’étais très heureux. Mr Boyer était un brave homme, je le trouvais vieux, car il n’était pas loin de l’âge de la retraite. Il était toujours accompagné de son fils Antoine, un brave garçon, mais qui s’intéressait plus au pastis qu’à la géométrie... Ils habitaient aussi à Fuveau. En même temps que moi fut désigné un copain d’école, Jean Lorenzatti, dit Jeannot , qui, lui, était déjà descendu au fond de la mine. Le jour “ J ” arriva. Ce moment est inoubliable...Le premier matin, Antoine m’emmena dans la grande salle dite des “ pendus ” où se changent tous les mineurs, pour m’attribuer un seau avec mon numéro. Cette salle était très grande, impressionnante lorsqu’on y pénètre pour la première fois. Elle faisait environ 50 à 60 mètres de long et au moins 30 de large. Elle servait de vestiaire aux mineurs : c'est là qu'ils se changeaient et prenaient la douche. Il y avait des rangées de bancs avec de hauts dossiers, positionnés dos à dos. En haut des dossiers étaient accrochées des chaînes numérotées; les chaînes montaient jusqu'au plafond (qui était haut), où étaient accrochées des petites poulies de rappel. Au début du poste, les mineurs suspendaient leurs vêtements propres et prenaient les bleus de travail. Ils déposaient dans le seau leurs fonds de poches : briquet, cigarettes, porte- monnaie. Pour protéger le tout, les mineurs accrochaient des cadenas aux chaînes. A la fin de leur poste au fond, ils revenaient dans la salle des pendus pour se déshabiller et prendre la douche commune. Les douches étaient de la longueur de la salle. A la fin de chaque poste, c'était environ 350 mineurs qui remontaient. Il y avait en tout 700 seaux pendus avec les vêtements. Cette salle ressemblait à une ruche : il y avait le bruit des chaînes qui crissaient dans leurs poulies à la montée ou à la descente des seaux, plus les paroles, les éclats de voix et le bruit de l’eau des douches. Il y flottait une odeur particulière : mélange de sueur, de tabac, et d’humidité venant de l’eau des douches... Au changement de poste se croisaient les mineurs qui remontaient du fond et ceux qui allaient descendre : cela faisait beaucoup de monde ! Une centaine de mineurs se lavaient ensemble, il se frottait le dos mutuellement. Puis ils allaient remettre leurs habits et accrocher les bleus de travail. La première des choses, pour les fumeurs, lorsqu’ils remontaient du fond, était de descendre le seau pour prendre en vitesse une cigarette. Assis sur le banc, face au seau le visage noirci par la poussière et la sueur, ils se délectaient par grandes bouffées avec un plaisir immense, car au fond il était strictement interdit de fumer sous peine de renvoi immédiat. Malgré cela quelques inconscients prenaient le risque de fumer, et ainsi faisaient prendre un gros risque à leurs collègues.... Au bout des chaînes pendaient des seaux contre lesquels il y avait des crochets. Souvent plusieurs membres d’une même famille, père, fils, ou gendre, se retrouvaient dans la salle. Malgré tout, il y avait une certaine pudeur : le fils s’arrangeait pour ne pas être à côté de son père, il se trouvait un seau le plus loin possible surtout au moment de la douche. Moi qui n’avais que quatorze ans, la première fois que je vis tous ces hommes nus, j’avais honte... les jours suivants je n’osais pas me déshabiller. Lorsque presque tous les seaux étaient descendus, ils nous cachaient les uns des autres. Le plus dur pour moi était de partir avec mon savon dans le main et traverser la salle pour aller sous la douche au milieu des hommes...Certains me demandaient de leur savonner le dos, j’avais l’impression de voir mon père devant moi...Je baissais les yeux pour ne pas voir...Mais on finit par s'habituer, bien que j’aie toujours été très pudique : j’ai toujours eu horreur des exhibitionnistes. Les maisons de la cité de la mine de Gréasque, « les corons », n’avaient pas de sanitaires comme de nos jours. Souvent le jeudi ou le dimanche aux heures où il n’y avait personne les enfants allaient prendre une douche. Ce n’était pas interdit par la direction. Certaines femmes allaient dans les douches des chefs de postes, les « porions » qui bénéficiaient de cabines individuelles. Antoine me conduisit à la lampisterie après m’avoir fait attribuer une lampe de mineur avec mon numéro. Ce numéro était très important pour la sécurité du mineur : ainsi les chefs de poste pouvaient savoir si un mineur était descendu au fond, ou, à la fin du poste, s’il était remonté. S’il manquait une lampe sur les étagères, cela signifiait qu’un mineur était resté au fond et des recherches étaient entreprises... Cette lampe était très lourde. A son extrémité pendait un gros crochet, pour la porter ou la suspendre sur le lieu du travail. A cette époque, les lampes- casques alimentées par une pile que le mineur accrochait à la ceinture, n’existaient pas encore. Antoine m’avait dit de suivre les mineurs et de l’attendre au fond du puits : il viendrait me retrouver, accompagné de son père, au prochain voyage. Me voilà, la lampe à la main et le casse-croûte dans ma musette, prêt pour ma première descente dans les entrailles de la terre...Je suivis un groupe de mineurs dont certains étaient de Fuveau. L’entrée du puits où se trouve la cage se nomme " la recette" (ou carreau). Quelques mineurs, en attendant la cage, fumaient la dernière cigarette avant de descendre. Je m’avançai vers la recette... J’avais la trouille de descendre dans ce grand trou noir...J’entendais un grand bruit continu accompagné de vibrations : c’est le bruit que font les deux cages au passage des bois de guidage : lorsque l'une était en haut, l’autre était en bas du puits. La cage arriva. Il y a deux étages, 50 mineurs environ qui s’entassent...Je les suivis...Tout à coup, je m’entendis appeler :" Marcel ! Marcel !" Je me dressai sur la pointe des pieds pour voir qui m’appelait, car les mineurs étaient de grands gaillards. C’était Robert Christol, un copain d'école, le fils de la garde barrière. J’étais heureux, je me sentais moins seul. Robert se faufila pour se mettre à mes côtés. Il me demanda où j’allais. Je lui dis que j’étais avec le géomètre. Il vit que j’avais peur de descendre, il me réconforta, car lui, ce n’était pas la première fois qu’il descendait au fond. Tout à coup, le bruit des portes métalliques qui se ferment, un tintement de clochette : la cage commençait à descendre lentement, puis elle accélérait progressivement...J’avais peur, je me tenais au bras de Robert, je sentais mes tripes se soulever dans mon ventre, je trouvais que c’était long... Il faisait nuit et froid, une odeur d’air vicié émanait du puits. A la lueur des lampes, je voyais défiler le mur noir devant moi entrecoupé de ferrailles ou de poutres en bois, j'entendais le bruit du frottement de la cage contre les bois de guidage... Soudain je sentis la cage ralentir, et là ce fut le plus mauvais moment car à ce moment là, le câble s’allonge au freinage et on a l’impression qu’elle joue au yoyo...Il paraît que tout dépendait du machiniste : certains étaient plus souples que d’autres à la conduite de la machine. Certains mineurs reconnaissaient qui était aux commandes ! Finalement elle s’immobilisa au fond du puits à 600 mètres de profondeur...J’étais soulagé...Les portes furent ouvertes par le receveur ouvrier chargé de la réception de la cage aussi bien au jour qu’au fond. C'est lui qui donne le signal de remontée et de descente. Il y avait en tout sept descentes de cage, soit environ 350 mineurs qui descendaient au fond à chaque poste. Me voilà pour la première fois au fond de la mine...Au fond de ce grand trou noir, ce trou dont depuis des années j’avais entendu parler par de vieux mineurs. Robert me quitta pour aller à son travail avec les autres mineurs. Antoine m’avait dit de l’attendre au bas du puits; je me mis contre une paroi face à la cage de manière à le voir arriver. Je regardais partout, tout était nouveau pour moi. Les alentours de la recette étaient éclairés : c'était comme une espèce de hall de gare, je voyais des mineurs monter dans des bennes à charbon vides, plusieurs bennes étaient accrochées les unes aux autres formant un petit train tracté par un cheval. Le convoi partit en direction de la galerie principale appelée le " travers-banc": un travers-banc est une galerie taillée dans la roche .Certains mineurs assis dans la benne, mangeaient un casse croûte avant d’arriver sur leur lieu de travail. Les lampes étaient accrochées à l’intérieur des bennes. Je demandai à un mineur qui passait où ils allaient. Il me répondit : « Vers les chantiers ! ». Plusieurs fois la cage était descendue et toujours pas d’Antoine...À présent ce n’était plus des mineurs qui arrivaient au fond, mais du matériel dans des bennes. Les cages se succédaient à une vitesse incroyable, les bennes entraient et sortaient dans un grand bruit, je commençais à me faire du souci tout en me disant qu'il y avait du monde autour du puits, qu'il y aurait toujours quelqu’un qui me ferait remonter à la surface...Il y avait aussi mon copain Robert. L’ouvrier de la recette m’avait remarqué tout seul contre la paroi. Il s’approcha de moi et me dit : « Tu attends quelqu’un, petit ? » --- « Oui ! Le géomètre ! » --- « Il ne va pas tarder à descendre »--- assura-t-il. Après quelques voyages de la cage il me fit signe qu’il allait arriver : il y avait un code entre les deux ouvriers de la recette du jour et du fond, à l'aide de sonneries. Je vis remonter la cage lentement signe que ce n’était pas du matériel mais du personnel qui arrivait. Quelques instants plus tard la cage arriva à la recette. A l’ouverture des portes j’aperçus Antoine avec son père et Jeannot Lorenzatti qui portait tout un harnachement de matériel : un trépied, une valise en bois dans une main et une grande règle dans l’autre. Antoine, lui, ne portait rien d'autre que sa lampe. Mr Boyer nous dit : « Allez, les petits, prenez une benne et mettez le matériel à l’intérieur ! ». Nous voilà partis dans le travers-banc en poussant la benne sur la petite voie ferrée, nos deux lampes accrochées à l’avant de la benne pour avoir de la lumière devant nous. Mr Boyer et Antoine nous suivaient. Quelques dizaines de mètres après avoir quitté la recette, nous sommes passés dans un tunnel d’environ 10 mètres de long plus étroit que la galerie, où passait un grand courant d’air. Une lourde porte en fer munie d’un système de fermeture spécial, fermait l'entrée et la sortie. Je demandai à Antoine à quoi servaient ce tunnel et ces portes : « Ce sont des portes étanches ! » .En cas d'accident grave, comme une inondation par exemple, elles permettent d’isoler la mine du puits. Mais elles servent aussi à la régulation de l’air dans les galeries ! » Parfois, il fallait garer la benne sur une autre voie pour laisser passer un cheval qui tirait son convoi de bennes pleines de charbon, en direction de la recette, ou bien vides en direction des chantiers. Je ne me souviens plus exactement dans quel chantier nous sommes allés. Il se trouvait à environ un kilomètre de la recette. Du travers-banc principal partaient plusieurs voies vers des chantiers plus ou moins éloignés. Après le travers-banc les galeries n’étaient plus taillées dans la roche : il y avait des boisages pour soutenir en terme du métier, le toit, (" leï daou ") plafond du chantier qui sinon, s’effondrerait. C’est à partir de ce point que commence vraiment la mine : plus de lumière, des galeries boisées. Il y avait un charroi de bennes vides ou pleines, pour accéder à " la taille", lieu où le mineur abattait le charbon. Il y avait parfois de grandes côtes à monter appelées ( plan incliné ) : un système à double voie ingénieux fait de câbles et de poulies. Le poids des bennes pleines qui descendaient faisait monter les bennes vides. Après, la galerie était de nouveau horizontale (le plan) : c’est là que, tirées par des ânes, les bennes étaient acheminées vers l’entrée des chantiers. Les ânes étaient conduits par des jeunes de mon âge. Les mineurs travaillaient en bande : une bande était constituée de 5 ou 6 mineurs, sous les ordres d’un chef d’équipe. Dans la bande,on trouvait le “ mendit ”, homme à tout faire qui venait récupérer les bennes vides et les acheminait en les poussant jusqu'à " la taille" où elles étaient remplies. Souvent il y avait des accrochages entre mendits pour une benne vide en plus ou en moins, car il ne fallait pas que la compagnie qu’ils desservaient manque de bennes. Les mineurs étaient payés à la benne. Certaines bandes gagnaient plus d’argent que d’autres : une bonne bande remplissait entre 10 et 15 bennes par homme et par poste. Certains mineurs demandaient à changer de bande pour différentes raisons : pour incompatibilité d’humeur, pour gagner plus d’argent, et aussi pour divergences d'opinion politique... D’après les anciens mineurs, il y avait, au fond de la mine de Gréasque, dans les années 50 , environ 25 à 30 chevaux et une trentaine d’ânes. Le cheval avait un rôle bien déterminé : il faisait le charroi des bennes pleines vers le bas du puits, et des vides vers "le pendis" (la poulie). Un cheval pouvait tirer jusqu’à 25 bennes pleines, et beaucoup plus de vides. Pour la petite histoire d’après les mineurs certains chevaux arrivaient à compter les bennes accrochées à leur palonnier... En principe les bennes pleines à l’arrêt, étaient tampon contre tampon. Lorsque le cheval démarrait, il y avait rattrapage entre les bennes : on entendait un bruit : tac tac tac au démarrage de chaque benne. Si le mendit avait mis deux ou trois bennes de plus, le cheval s’arrêtaient de tirer ! Incroyable mais vrai !... Les écuries des chevaux étaient à proximité du puits : la grande écurie était bien entretenue par des palefreniers, et il y avait aussi un maréchal-ferrant, Mr Vitalis,(dit n'est ce pas ) aidé par son gendre (Anibal Sacchi). Les chevaux et les ânes faisaient deux journées : le poste du matin et celui de l’après midi, ce qui leur faisait 16 heures de travail. Et de plus, ils étaient souvent maltraités par certains mineurs. D'autres avaient pitié de ces malheureuses bêtes qui travaillaient dans la nuit jusqu’à la fin de leur vie...Quelle triste destinée ! Les écuries des ânes étaient à proximité des chantiers, ils ne regagnaient la grande écurie que le samedi soir à la fin du dernier poste. Ce soir-là souvent, les jeunes qui les conduisaient leur montaient sur le dos et les faisaient courir pour être plus vite arrivés au puits. Il est arrivé qu’un âne, en courant se prenne une patte dans l'un des nombreux aiguillages du travers-banc : la pauvre bête y laissait son sabot, et il fallait l’abattre. Malheureusement cette vie de cheval ou d’âne souterrain, impliquait qu’une fois entrés dans la mine, ils n’en sortaient que morts. Rares ont été les Chevaux ou les Anes rachetés par des mineurs ou autres, pour qu’ils puissent finir leurs jours au soleil... (J’ai mis le mot Chevaux et Anes avec une majuscule, car j’estime qu’ils méritent un grand respect, ces mineurs à quatre pattes...) Nous voilà tous les quatre au bas de la poulie. Mr Boyer nous dit : “ Petits ! Garez la benne sur cette voie, et prenez le matériel ”. Jeannot prit le trépied et la longue règle, moi je me chargeai de la valise en bois. Nous montâmes la longue côte de la poulie et Mr Boyer nous dit : “ Petits ! Faites attention de ne pas vous faire accrocher par une benne ! ” Effectivement les bennes vides qui montaient vers les chantiers passaient très près de nous. Peu après, nous arrivâmes au sommet de la poulie, sur ce que les mineurs appelaient “ le plan ”. Cet endroit était une galerie plane qui se dirigeait vers les chantiers. Nous croisâmes un jeune de notre âge qui menait un âne attelé à un petit convoi de bennes. Juste avant les chantiers, il y avait une plaque tournante où les mendits venaient chercher leurs bennes vides. Ils les faisaient tourner sur la plaque pour les mettre en direction de leur chantier. Nous changeâmes de direction, empruntant une galerie qui nous mena jusqu' à un chantier. Enfin nous étions arrivés au cœur de la mine !...Pour la première fois, je voyais les mineurs en plein travail, le torse nu, couverts de sueur, méconnaissables à cause de la poussière de charbon qui couvrait leurs visages. Ils étaient presque nus, et chaussés de souliers à clous, un vieux pantalon coupé à hauteur des cuisses, et sur la tête, une vieille casquette, ou bien le rond d’un vieux chapeau melon de l’époque... Un ou deux d'entre eux abattaient le charbon à coups de pic, ou au marteau-piqueur; les autres, avec une pelle, remplissaient les bennes. Pour la première fois, je voyais la couche de charbon, légèrement en oblique entre deux bancs rocheux. Les lampes étaient accrochées au boisage, et les « gulards », eux aussi, y étaient accrochés : un gulard n’était ni un carnier ni une musette. Il servait à porter le casse-croûte, il était tout en cuir marron clair, mais en vieillissant il devenait presque noir. Sur le côté, des petites poches servaient à mettre un flacon de sel ou autres petites choses et sur le devant s'ouvraient deux grandes poches. L’intérieur était renforcé, pour ne pas qu’il se déforme. En principe, lorsqu’un jeune commençait la carrière de mineur, ses parents lui achetaient un gulard, qui devait lui servir jusqu’à la retraite ! Je ne sais pas qui les confectionnait, sans doute un bourrelier de l’époque. C’étaient des chefs-d’œuvre de maroquinerie. A notre arrivée, les mineurs s'arrêtèrent de travailler. Ils savaient que le géomètre était là pour prendre des mesures sur le chantier. Antoine mit le trépied en place au milieu de la voie, puis il installa la lunette. Mr Boyer me dit : « Marcel ! Prends la règle et va te mettre au front de la taille ! » Les mineurs s’écartèrent, et me voilà contre la veine de charbon. Il visa : « Tiens la règle bien droite !prends ta lampe, mets la à côté de la règle ! Plus haut ! Plus bas ! Ne bouge plus ! » La lampe était lourde à tenir, à la hauteur de mon visage. Mr Boyer me dit d’un ton un peu sévère : « Marcel ! Ne bouge pas ! Si tu continues à bouger, on va y passer la matinée ! » Je fis un gros effort, je me disais : « Mais pourquoi as-tu pris cette règle le premier, tu aurais pu la laisser à Jeannot ! » Quelques secondes après : « C’est bon, tu peux revenir ! » Dit-il. Antoine avait un carnet : il prenait des notes que son père lui dictait. Nous voilà repartis en direction du puits. Il était environ onze heures. Arrivés au puits, Mr Boyer demanda, à l'homme de la recette, la cage pour remonter au jour. La cage arriva. Un mineur sortit les bennes vides pour que nous puissions entrer avec le matériel. Les portes se fermèrent, plusieurs coups de sonneries retentirent, et nous repartîmes pour la surface. Un homme profita de la cage pour monter avec nous : il n’était pas sale comme les mineurs, des stylos et un carnet sortaient de la pochette de son bleu de travail. Il parla avec Mr Boyer. J’en déduisis que c’était un chef de poste, un porion. Nous n’étions que cinq dans la cage, j’en profitai pour bien voir les bois de guidage : je regardais dans tous les sens : au plafond de la cage des petits trous permettaient d'apercevoir la lumière du jour. Je voyais les gros câbles, j’avais peur qu’ils cassent...Tout à coup, un grand bruit suivi d’un courant d’air me fit peur : c’était le croisement avec la cage qui descendait. Antoine m’avait dit que l’on ne craignait rien car la cage avait un parachute. Alors dans ma tête, je voyais une grande toile blanche s’ouvrir et la cage descendre lentement. Mais en réalité, il m’expliqua que si le câble venait à casser, il y avait un système mécanique : automatiquement des sortes de crochets, ou patins, venaient freiner contre les quatre bois de guidage et ralentissaient la chute de la cage. Le passager s’arrêta à la cote + 30 par rapport au niveau de la mer. La cage repartit vers le trou de lumière qui grandissait de plus en plus, puis elle s’immobilisa. Enfin, nous étions au jour...Une fois sortis, Mr Boyer nous dit : « Petits, vous pouvez aller prendre la douche et rentrer chez vous ! A demain matin, sept heures ! Et soyez à l’heure ! » . Nous avions fini la journée... Après avoir posé nos lampes, nous nous rendîmes à la salle des pendus : je descendis mon seau pour la première fois ! Nous n’étions que tous les deux à prendre la douche. Après avoir attendu Jeannot un moment, nous sommes partis à pied. Du carreau de la mine jusqu'à Fuveau, il y avait une trotte, mais nous avions de bonnes jambes, et j’étais content d’avoir découvert le fond de la mine dont j'entendais parler depuis des années. Pour en revenir au câble de la cage, il cassa rarement, et jamais à la descente ni à la remontée du personnel, heureusement ! Cela se produisait seulement à la descente et remontée rapide des bennes, sans doute à cause de la manœuvre plus ou moins souple du machiniste. Si cela arrivait quand les mineurs étaient au travail, ils devaient sortir par une ancienne mine en plan inclinée, dite "Castellane", qui n’était plus exploitée depuis des années, mais avec laquelle les mineurs avaient fait la jonction. Elle se trouvait à environ 5 ou 6 kilomètres du puits. Ils s'y rendaient à pied en file indienne, à travers des vieux chantiers. Arrivés au pied de la descenderie, il y avait environ 800 marches à monter avant d’atteindre la surface. Dans la semaine, une équipe de nuit descendait faire la visite du puits pour surveiller l’état des bois de guidage de la cage, de toutes les tuyauteries d'eau, d'air et des câbles électriques. Pour ce faire, ils descendaient dans un grand seau qui pouvait contenir plusieurs personnes. Ce seau était appelé "la cuffat". Il avait une grande anse à laquelle était accroché un câble. Pour exécuter le travail, il fallait que la cage soit au bas du puits. Pour éviter que la cuffat ne tourne sur elle-même, un des hommes tenait une barre de fer qui avait, à son extrémité, un anneau qui encerclait le câble principal de la cage, et en quelque sorte, servait ainsi de guide. La cuffat était descendue lentement à l’aide d’un gros treuil que se trouvait sur le chevalement ; ce treuil était conduit par un des machinistes qui, d’ordinaire, conduisait la cage. Il est arrivé, dans certains puits, que le câble de la cage casse, et que les mineurs ne puissent sortir que par la (couffat), n'ayant aucun autre moyen pour remonter à la surface. Cela devait être impressionnant. Avant que les puits soient forés verticalement, il y avait des descenderies plus ou moins profondes. En chassant dans les alentours de Fuveau ou Gréasque, il n’était pas rare de tomber sur des anciennes mines en plan incliné, connues de presque tous par leurs numéros : le 10, le 14, le 16, le 18 et bien d’autres...Dans les années 80 , les accès furent tous bouchés par des dalles en béton. Le puits N 1 se trouvait au coin de l’ancienne mairie de Fuveau : une grosse pierre servit de banc à plusieurs générations, pour se mettre au soleil en hiver, ou prendre le frais l’été, le soir après le repas. Je me souviens que lorsque nous étions enfants, nous allions à une ancienne mine appelée l’Arbinotte. Elle était située au bord de la route, entre Fuveau et Belcodène. Munis de lampes de poche, nous descendions le plus loin possible. Le pourcentage de la pente était très élevé. A une cinquantaine de mètres de l’entrée partaient des galeries perpendiculaires à la nôtre, et, encore plus bas, d’autres galeries s’enfonçaient dans le noir... Nous aurions bien aimé aller y voir, mais la peur nous prenait de voir surgir une grosse bête, (qui n’existait, bien sûr, que dans notre imagination), et nous remontions. Cette mine était appelée par les anciens « les quatre pans », parce qu'à certains endroits, la hauteur sous plafond ne dépassant pas 80 centimètres à un mètre, les mineurs devaient travailler à genoux, ou couchés sur le côté. Le charbon était sorti par des enfants de 7 à 12 ans, munis d’une courroie ou d'une ceinture passée autour d’une de leurs épaules. Ils se tenaient à genoux ou à quatre pattes, pour tirer, à l'aide de la courroie, un couffin ou un petit chariot chargé de charbon. J’ai connu personnellement des vieux mineurs qui avaient fait ce pénible travail à la mine des quatre pans. Un autre ancien mineur, Mr Barret, qui travaillait dans les années 1920 dans une mine identique, me racontait un jour, que lorsqu’il avait 8 à 10 ans , il partait à pied de Fuveau vers les quatre heures du matin avec d’autres enfants de son âge, accompagnés par les mineurs. Ils allaient travailler à la mine de la région de Valdone, à environ une dizaine de kilomètres. Ils passaient par des raccourcis à travers les collines. Une fois par semaine, chemin faisant, il coupait des branches de genêts pour se fabriquer un petit balai qui lui servait, dans la galerie, à débarrasser du sol les petites pierres qui l’auraient blessé aux jambes en tirant le couffin. Il me disait aussi qu’il faisait des journées de dix à douze heures. En hiver, de toute la semaine il ne voyait pas le soleil. Il le voyait seulement le dimanche, à condition qu’il fasse beau. A cette époque, il n’y avait pas de douche, ni à la mine ni dans les maisons. Le mineur arrivait tout noir de charbon, les femmes faisaient chauffer de l’eau,et ils se lavaient dans une grande lessiveuse. Souvent, par économie, plusieurs mineurs d’une même famille se lavaient à tour de rôle dans la même eau, pour ne pas avoir à la changer ni à la réchauffer. Les draps de lit en lin étaient noirs...Plus tard, les mines furent modernisées : les douches permirent aux mineurs de mieux se laver et surtout de ne plus ramener de poussière chez eux. Tous les jours nous faisions un nouveau chantier. Peu à peu, je découvrais toute la mine. Certains quartiers se trouvaient à trois kilomètres du puits. Le plus éloigné était le quartier appelé "le fond". Il y faisait une chaleur insupportable....C’est là que je vis pour la première fois des mineurs y manier pics, pelles et marteau piqueur, dans une nudité intégrale. Ils avaient seulement leurs souliers à clous.... Cela m’avait choqué, d'autant plus qu’il y avait des mineurs que je connaissais, puisque certains étaient les pères de mes camarades d’école. J’étais énormément gêné... Un autre quartier, nommé " le plan nord", était assez éloigné du puits. Il y avait en permanence une trentaine de centimètres d’eau et les mineurs travaillaient dans des conditions déplorables : l’eau tombait des toits en permanence. Pour ne pas la recevoir sur le dos, ils se protégeaient en disposant des tôles ondulées, inclinées vers la paroi entre les boisages. Le boisage des galeries était indispensable pour la sécurité des mineurs : à mesure que le chantier avançait, il fallait boiser, c'est- à- dire poser un cadre pour maintenir le toit, de façon à éviter que tombent des placages plus ou moins grands. Malgré tout, il y eut des accidents graves, et plusieurs ont laissé leur vie sous des éboulements (coup de couche). Lorsque toutes les mines de la région étaient en activité, de grosses secousses se faisaient sentir, souvent la nuit. Quelquefois, la secousse était si violente que la vaisselle tombait dans les buffets. Certaines maisons étaient fissurées... Ces secousses étaient appelées "des pets de mine". De nos jours, il n’y a plus de secousses depuis que la mine a cessé d’être exploitée. L'eau s'infiltrait énormément dans la mine : des sources coulaient dans presque tous les chantiers. Cette eau était plus ou moins bonne à boire, elle avait parfois un goût de fer. Par contre, la source du plan nord, que les mineurs appelaient "la source bleue ", était paraît-il très bonne, surtout pour boire le pastis !...Car quelquefois, les mineurs buvaient un pastis ou deux avant le casse- croûte de la mi-journée. Mais selon eux, le pastis bu au fond faisait plus de mal que celui bu à la surface ... Toute cette eau était récupérée par des petits caniveaux, et descendait par gravité à proximité du puits, où se trouvaient des grosses pompes qui l’envoyaient à la cote + 30 . Là encore, elle était acheminée par gravité vers le puits Gérard qui se trouvait à Biver, commune de Gardanne. Du puits Gérard part une galerie qui débouche à Marseille Nord, au quartier de la Madrague. Cette galerie, appelée "la galerie de la mer", mesure 14,859 Km. Les travaux de percement commencèrent en 1890 et furent terminés en 1905 : il a donc fallu 15 ans pour arriver à la Madrague. De nos jours, cette longue galerie est toujours en service. Amenant à la mer un débit de 1.000 à 2.200 l /seconde, la galerie supérieure a une voie ferrée comportant une voie de garage et une ligne double de trolley fonctionnant dans les deux sens. Huit locomotives assuraient le trafic directement vers les criblages. D’après les témoignages de certains mineurs de la mine de Gréasque, ils auraient pêché des anguilles dans l’eau de la galerie de la mer, chose très possible ! Dans la couche de charbon, il y avait beaucoup de poissons et coquillages fossilisés. Il a même été trouvé plusieurs fois des carapaces de tortues. Quelquefois, nous descendions au fond de la mine la nuit, lorsqu’il n’y avait plus personne, pour pouvoir prendre des mesures, dans des chantiers où, dans la journée, circulaient trop de monde et de charrois. Mr Boyer nous disait : “ Petits, ce soir on descend vers minuit ”. Cela ne me plaisait guère, car il fallait monter de Fuveau à pied en pleine nuit. Avec Jeannot, nous nous donnions rendez-vous et nous montions ensemble. Au fond, ne restait que le mineur qui s’occupait des pompes. Arrivés au bas du puits, nous prenions deux bennes : Mr Boyer montait dans l'une d'elles et ’asseyait sur la caisse de la lunette de mesure. Antoine grimpait dans l’autre avec le reste du matériel. Après avoir accroché deux lampes à l’avant de la benne, nous partions souvent très loin... La mine était à nous : personne dans les galeries, ni chevaux ni ânes. Avec Jeannot, nous faisions la course : nous poussions chacun notre benne à toute allure. Une fois lancé, je montais sur le tampon pour reprendre mon souffle. J’avais du plaisir, et Jeannot aussi !...Je revois Mr Boyer, les deux mains agrippées au bord de la benne...Il me disait sans arrêt en provençal : “ va daisé pichot ! Aven lou temps ! ” (Va doucement petit, nous avons le temps !) Arrivés au chantier, le moment était venu de prendre les mesures, et comme la mine était déserte, Mr Boyer les prenait de beaucoup plus loin. Après s’être installé, le géomètre m’envoyait au fond du chantier, pour tenir cette sacrée règle ! Il n’y avait aucun bruit, le silence était total, et j’avais peur...De temps à autre, on entendait des petits craquements, qu'on ne perçoit pas en temps normal : il paraît que la mine travaille lorsqu’il n'y a plus personne ... Possible ! Je me languissais que ce soit fini, mais le géomètre prenait son temps : " plus haut ! Plus bas !" -" Bon, repose-toi un moment", me dit Antoine, le temps qu’il inscrive sur son carnet les notes que lui dictait son père. Tout à coup, je vis une forme bouger entre les bois de soutènement, pas très loin de moi...Je lâchai la règle, m’approchai lentement avec ma lampe, cherchant à voir : j’avais peur que ce soit un rat, mais c’était un petit chat ! En me voyant, il se mit à miauler. Je le pris dans mes mains tout en lui parlant. Eh ! Oui !...Il y avait des chats au fond de la mine, des chats que les mineurs descendaient pour faire la chasse aux rats, car il y en avait beaucoup. Les chantiers étaient alimentés en air comprimé pour actionner les marteaux piqueurs, les perforatrices et les treuils. Cet air était acheminé par une colonne suspendue en haut des boisages. Sur cette colonne, couraient souvent des rats qui se nourrissaient de miettes des repas des mineurs. Ceux-ci posaient des collets sur la colonne, ou bien mettaient des pièges. Il arrivait parfois qu’un rat s’introduise dans un gulard et dévore une partie de son contenu : il sautait au moment où le mineur décrochait le gulard pour casser la croûte. Mr Boyer était du genre peureux : il était à l'écoute du moindre craquement...Antoine en profitait, car il lui tardait de remonter à la surface : après nous avoir fait un signe en mettant un doigt devant sa bouche pour dire “ chut ! ”, pendant que son père montait où démontait la lunette de visée, il ramassait une poignée de petits bouts de charbon et l’envoyait en direction du toit. Entendant le bruit, Mr Boyer s'immobilisait, tendait l'oreille, et disait en provençal : “ Les toits travaillent ! ” Il marquait un temps d’arrêt de quelques secondes, puis nous disait : “ Allez, petits, rentrez le matériel ! On remonte ! ” Antoine riait sous cape, en clignant de l’œil, et nous repartions en direction du puits !.. Pendant quelques jours Mr Boyer fut absent, alors le chef du carreau me mit à un endroit qui s’appelait “ le couloir ”. C'était en surface, à quelques mètres du puits où sortent les bennes pleines. Mon travail consistait à prendre les bennes, les unes après les autres, en les poussant vers le traînage. Le traînage était une longue chaîne à gros maillons qui partait de ce couloir et finissait au criblage. A environ 800 mètres du puits, il y avait deux voies sur un talus, l'une pour convoyer les bennes pleines, et l'autre qui remontait les vides vers le puits. A l’avant ou à l’arrière de chaque benne (tout dépendait dans quelle direction elles étaient tournées) se trouvaient deux fers plats en forme de "V". Je ne me souviens plus s’il y avait une sonnerie ou un autre signal pour m’indiquer le moment où je devais pousser la benne ; celle-ci avançait vers la chaîne, où un maillon venait s’encastrer dans le "V" du fer plat. Les bennes étaient marquées sur le côté, du numéro de la bande qui les avait remplies, et quand elles passaient devant le contrôleur qui était posté dans un petit local, il contrôlait le numéro et vérifiait aussi qu’il n’y ait pas trop de pierres mélangées au charbon. Si c’était le cas, je crois que la bande qui les avait remplies était pénalisée... Le traînage passait à quelques mètres des logements de la cité où logeaient les mineurs. Le roulement faisait du bruit, mais cessait le soir à la fin du poste. En bout de course, la benne était libérée de la chaîne, puis était ensuite introduite dans une cage appelée "culbuteur"où elle faisait une rotation de 360 degrés. Le charbon était dirigé vers les criblages par des bandes transporteuses. Les bennes remontaient vers le puits pour être à nouveau descendues au fond de la mine. Il arrivait parfois qu’une benne déraille, ce qui provoquait un arrêt du traînage, souvent très long. Les mineurs de fond étaient des hommes pleins d’humour, des galéjeurs. Ils avaient presque tous des sobriquets qui se sont transmis et se transmettent toujours, de génération en génération, à tel point que certaines personnes connaissent uniquement ce sobriquet et ignorent le nom de famille !... A ce propos, j’ai une anecdote personnelle à vous raconter : il y avait au village un mineur dont le sobriquet était "Niki". Il était connu dans la région pour être un grand joueur de boules à la longue (jeu provençal). J’ai toujours entendu dire, lorsque les gens parlaient de sa famille ; la femme de Niki, la fille de Niki, le cabanon de Niki... Alors j’ai toujours cru que c’était son nom. Je l’ai fréquenté pendant environ 40 ans. Il a fallu qu’il décède pour que j'apprenne qu’il s’appelait Lorenzatti Ceci se passe au fond de la mine le lendemain d’une élection électorale. Les commentaires vont bon train, les uns demandent aux autres pour qui ils ont voté, l' un dit : “ Moi, j’ai voté communiste ! Mais il y a un type sur la liste que je ne connais pas, alors je l’ai rayé, tout simplement ! ” “ Quel était son nom ? ” lui demande un autre .Le mineur le lui dit, et l'autre devient furieux “ Espèce de couillon, c’est moi !! “ Ah ! Çà alors, Petit Pois, c'est toi !... ” Eh bien oui, c’était “ Petit Pois ”.... Quelques sobriquets : Moto, Gigot, Bombardier, Pastis, Tchoi, Pitré, Coquillade, Bachin, Michey, Tchéffé, Laseille, Bacana, Marseille, Gisclé, Moustic, Babouille, Petit Pois, Pinchasso, Gigé, Siblé, Radis, Pastèque, la Grenouille, Millepattes, L’oie, La Couveuse, Furet, Patate, l’Aristo, Mange gari. Badinguet... etc.etc. Je suis arrivé au terme de mon récit : j’ai rassemblé tous mes souvenirs, vieux de 60 ans, pour vous décrire le fond de la mine, le travail des mineurs, parler de tous ces hommes qui, pendant une grande partie de leur vie, sont descendus dans ces galeries obscures, pour arracher, de leurs mains, des entrailles de la terre, ce charbon qui était là depuis des millions d’années. Ils ont souffert, dans l’obscurité, la poussière, la chaleur, l’humidité, certains y ont laissé leur santé, d’autres leur vie. Aujourd’hui, ceux qui ont survécu sont tous retraités; ils ont gardé leur humour, leur franc-parler, et profitent des derniers rayons de soleil, ce soleil qu’ils ont mérité, qui leur a tant manqué.... Quelquefois, ils accompagnent l'un des leurs à sa dernière demeure. Ils évoquent le défunt un moment, puis la vie reprend...Ils essaient de profiter des meilleurs moments qui leur restent Quinze mois plus tard, mon père décida de me sortir de la mine pour m'envoyer aider mon frère Marius à la ferme... C'est ainsi que je sortis des ténèbres pour retrouver le grand soleil.... D M : Fuveau 2005 ************************ Requiem en sol mineur. La lune n’est pas encore couchée, mais lève-toi mon ami. Le coq n’a pas encore chanté, il faut aller gagner ta vie. Embrasse ta compagne endormie, fait un caresse à ton chien, Borde le lit à tes petits, c’est peut-être ton dernier matin. Tu n’y penses pas, c’est bien normal, tu as perdu le goût du sentiment. Va trimer comme un animal, c’est aux enfers que tu descends. Et pendant ce temps-là tout là-haut, le soleil inonde les clairières, Le vent du Nord secoue la bruyère, on entend le chant d’un oiseau. Quand tu seras au fond du trou, suffoquant dans la poussière, Avec de l’eau jusqu’aux genoux, à quoi penseras-tu mon frère ? Que tu n’étais qu’un galibot, lorsque tu vis tomber ton père, Qui en faisant éclater la pierre, un soir y trouva son tombeau. Et si parfois tu perds courage, que tu te sens devenir amer, Va, cherche du côté de l’abattage, une croix est gravée dans la pierre. Et pendant ce temps-là tout là-haut, le soleil inonde les clairières, Le vent du Nord secoue la bruyère, on entend le chant d’un oiseau. Lorsque les puits se fermeront, la vie prendra une autre voie, Et ce n’est pas sans émotion, Qu’au pays noir tu reviendras. Assis à l’ombre d’un terril, tu reverras tous tes amis, Qui dans les tailles sont restés, emmurés pour l’éternité. Oubliant ce que fut ta misère, tes pas te guideront là-bas, Sur les lieux mêmes de ton calvaire, pour refaire ton chemin de croix Et pendant ce temps-là tout là-haut, le soleil inonde les clairières, Le vent du Nord secoue la bruyère, on entend le chant d’un oiseau. Un Mineur de Fond (du Nord )...
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